L'Eclipse d'un astre. Noël EKWABI s'en est allé par Chantal EPEE

Repose en paix belle âme

Chantal Epée et Pap NoCe mercredi 18 avril 2012, comme le jour s'esquissait à peine, une étoile lumineuse s’éclipsait. L’homme qui sans cesse de son esprit frondeur faisait référence au soleil s’éteignait comme l’astre du matin se levait. Triste matin que celui par lequel on nous annonça la douloureuse nouvelle. La musique camerounaise venait encore de subir une soustraction fondamentale, sismique, douloureuse.

Noël EKWABI, Bassiste exceptionnel, Directeur Artistique, Chef d'orchestre, Chanteur, Arrangeur, Compositeur et Vice-Président d'Ark Jammers venait de rendre son dernier soupir laissant pétrifiés ceux qui l'aimaient et l'admiraient. Il n'avait pas 52 ans.

Comment cela est-il possible se disent ceux qui ont croisé son exceptionnelle énergie même quand son corps qui abritait son plus douloureux combat se rebellait.

En janvier dernier Noel EKWABI avait enchanté le Cameroun par ses prestations scéniques. Comment le public aurait-il pu imaginer que dans chaque note et dans chaque accord il envoyait un message d’amour qui a l’intensité de l’adieu ? Lui-même pouvait-il l’imaginer ? Sa musique et son cœur étaient de tels miracles que l’on se disait qu’il triompherait de l’adversité. N’était-il pas papa Noël celui qui dans l’imaginaire enfantin peut tout ? N’était-il pas né un 25 décembre, jour considéré par beaucoup comme écrin d’un miracle ?

Quand Noël EKWABI se saisissait de son instrument, il était habité, transcendé, comme dans une autre dimension. Il s’offrait à son public, à sa passion de toujours, la musique. Comme il préparait ce voyage au Cameroun, alors qu’un ami très proche tentait de le dissuader de se rendre au Cameroun au vu de son état de santé, il lui avait dit : « Bro, la musique c’est ma vie et j’ai préparé le show. Fais- moi confiance. Si je n’y vais pas, je vais mourir ici. Laisse-moi partir, on fera le point après ».

Noel a vécu par et pour la musique durant trois décennies ou presque. Il a apporté par son talent bien plus que les mots le diront jamais. Manu Dibango dont il a été le chef d’orchestre pendant dix ans, sur une radio témoignait du fait que la mort n’a pas surfait l’impression que Noël laisse à ceux qui l’ont croisé, rencontré, fréquenté. Il était authentiquement gentil et bon.

Noël EKWABI était probablement, dans sa catégorie, l’un des plus redoutables bassistes camerounais tant il excellait par  sa virtuosité.Le spectre large de l’expression de sa technicité et de ses compétences le plaçait de fait dans le peloton de tête de ce que Léo Nséké a baptisé la « Cameroon Bass Machine », nos magnifiques lions qui dans une mystique osmose avec leur instrument font rugir la basse comme nulle part ailleurs. Il y a une signature camerounaise, un rugissement, un mouvement, un phrasé qui les distingue des autres. L’homme qui vient de s’absenter était par ailleurs un exceptionnel arrangeur et ses qualités d’homme en faisaient un professionnel fiable, sérieux et acharné au travail.

Mais Noël EKWABI sorti de scène où il explosait de talent, de force, de virilité était un homme d’une discrétion et d’une humilité qui détonnaient et surprenait dans un milieu dans lequel l’on aime quelquefois à se faire annoncer par des cloches pour attirer l’attention. Son sourire et son sens de l’écoute le racontaient si bien…

Pap No savait se mettre au service des autres talents. Il ne craignait pas la concurrence. C’est la force de ceux qui sont humbles : ils savent ce qu’ils valent et ne se comparent pas stupidement aux autres. Les autres sont émulation, concurrents peut-être mais pas des  ennemis à dénigrer ou à abattre. Dans les échanges que j’ai eus avec lui sur tel ou tel artiste, il trouvait toujours du bien à en dire. Il n’était pas avare de compliments et d’encouragements.

Imaginez moi un instant, rencontrant pour la première fois un musicien qui lors d’un concert m’avait extraite de moi tant son solo de basse m’avait retournée. Il accompagnait Jay Lou AVA, son frère et son complice et il nous avait livré un solo impérial. Tel un dompteur il avait défié son instrument et en avait sorti des sons de folie. Imaginez-moi rencontrant cet homme qui sur scène pouvait paraître intimidant de talent et de l’entendre me dire en me donnant l’accolade « Je suis ravie de te rencontrer. Je suis ton plus grand fan ». Avions –nous traversé quelque frontière intersidérale ? Il était sincère. La suite de la relation allait le confirmer. Noël parlait de mes écrits comme si à ses yeux ils étaient exceptionnels. Oui son regard vous grandissait, vous mettait en confiance. Il m’avait proposé de me soumettre des musiques parce qu’il pensait que mes textes sauraient traduire sa vision du monde qui rencontrait la mienne.

Noël EKWABI était un homme dans son temps, les yeux ouverts sur le monde, intéressé à la géopolitique, aux relations Nord-Sud. Il avait une vision qu’il partageait avec la merveilleuse Avline AVA celle de changer l’image de l’Afrique par des actes aléatoires de bonté posés par des africains en occident. Sortir de la vision de l’africain qui demande et reçoit. Il se met au service de sa communauté d’accueil et sert sans discrimination, de manière aléatoire. C’est ainsi que sont nés les Ark Jammers (Acts of Random Kindness Through Music).

« En gros cette organisation a pour but de promouvoir les valeurs africaines et le dialogue interculturel auprès des américains et aussi de sensibiliser la diaspora africaine de Washington DC, pour leur faire prendre conscience du fait qu’ils sont une force vive qui peut contribuer à changer l’image négative que l’on a de l’Afrique. Nous sommes des artistes-musiciens amoureux de la musique qui pratiquons des actes de solidarité à travers la musique. » Disait-il pour parler de la vision des Ark Jammers.

Entendre Noel EKWABI parler de cette aventure, de sa joie à tenir des Master Class gratuites de son bonheur de transmettre l’Afrique à une Amérique ignorante de tout ce qu’elle doit musicalement au berceau des civilisations. Je revois les yeux de Pap No qui brillent alors qu’il me raconte comment il a démontré à une classe dans une école de musique réputée que le Bebop qu’ils pensaient américano-américain venait du bottle bop, ou assiko. Tant d’anecdotes. Je me souviens avec émotion de cette jeune personne une fille je crois qui, en Amérique centrale, était incroyablement timide. Elle rêvait de jouer devant son idole mais était trop réservée pour risquer les regards d’autres jeunes gens. Pap No a pris le temps de passer un long moment avec elle chez elle à la demande de sa mère. Il lui a transmis tout ce qu’il pouvait lui transmettre techniquement et a refusé d’être payé par sa mère, pourtant fortunée. Des actes aléatoires de bonté, sans discrimination. Ce sont ces anecdotes, puis celles des noirs américains qui retrouvaient leurs racines, le pays de l’initial arrachement qui ont conquis mon cœur et ont allumé en moi un feu pour les Ark Jammers. Le Vice-Président  s’en est allé mais je suis convaincue qu’il aura allumé des foyers dans bien des cœurs.

J’ai rencontré cet homme il y a moins de quatre ans. Je l’ai rencontré le 23 octobre 2008. J’ai eu le privilège d’être reçue chez lui, de goûter à la chaleur d’un foyer à la tête duquel deux âmes magnifiques. J’ai en mémoire de longs échanges téléphoniques ponctués de rires et de  sa signature « fais gaffe au soleil ». Parce qu’il avait découvert que Christel sa cousine directe m’appelait sa grande sœur et que ma mère comme la sienne était Bakoko, Pap No avait décidé que nous étions parents. Il allait se renseigner me disait-il. Que de rires partagés quand il trébuchait sur un mot duala et que j’explosais de rires.

Il voulait que je lui écrive des textes en duala m’exposant à mes seuils d’incompétence et me mettant au défi de travailler. Il savait que j’y arriverais disait-il. Tu es quand même ma sœur. Comment avions-nous pu avoir cette relation fraternelle, empreinte de taquinerie, de respect et d’affection en si peu de temps ? C’est parce que Noël EKWABI que j’appelais Pap No ou papa Nono avait une aura, une vérité qui vous le rendait infiniment attachant. Il était chaleureux, respectueux, accueillant. Il vous renvoyait de vous le meilleur de vous. Il est de ceux que je n’ai pas eu besoin de connaître longtemps pour qu’il me soit devenu cher, comme un membre de la famille de cœur.  De ceux qu’on ne voit pas nécessairement, qu’on entend quelquefois et à qui l’on parle comme si l’on reprenait une conversation datant de la veille.

Papa Nono se faisait mentor des jeunes générations, espérant les pousser toujours plus haut. L’homme n’était pas avare d’un compliment, d’un encouragement. Il avait la qualité que seules ont les âmes généreuses. Quand il vous regardait, il semblait vous voir plus grand que vous ne l’étiez, vous donnant envie de vous surpasser.

Je n’ai pas la prétention de faire le résumé de sa carrière. Ce que je sais c’est qu’il a offert de belles lettres à la musique. De 1997 à 2007, celui qui avait été médaillé d’or du Conservatoire de Marseille en 1991 a été le chef d’orchestre de Manu Dibango et a co-produit et arrangé ses deux derniers albums. Papa Noel avait fait en cinq années un cursus qui normalement demandait sept ans au conservatoire. L’homme était doué, acharné au travail.

Dans sa carrière il aura accompagné ou travaillé avec des artistes aussi variés que Papa Wemba, Kristo Numpuby , Coco Mbassi, Joelle Esso, Jaylou Ava, Francis Bebey, Angélique Kidjo, Peter Gabriel, Marla Glenn, André Marie Tala, Wassy Brice et bien d’autres, etc…

Il aura été l’artisan des deux albums d’Avline Ava, sa compagne.

Face à la nouvelle qui nous afflige, nous nous inclinons devant le parcours d’un homme qui aura réussi à être un artiste magnifique et inspiré et un homme de bien. C’est avec respect et gratitude que je salue sa mémoire, reconnaissante à la vie qui m’a accordé, même brièvement de le croiser et d’être touchée par sa personne. Sans lui peut-être n’aurais-je pas songé à écrire des chansons, à les envisager dans la langue de mes pères. En mémoire de lui j’ai plus que jamais envie de me lancer. Il savait vous voir plus grand que vous ne vous envisagiez. Merci à toi Pap No.

Parce que nous l'aimions, parce que sa vie, sa musique, son sourire, sa joie de vivre ont illuminé nos existences, nous lui devions un hommage, un espace pour exprimer la gratitude que nous n'avons pas su ou pas eu l'occasion de lui dire.

Noël Ekwabi était à mes yeux un être magnifique, une des plus belles âmes que j’aie eu le privilège de croiser. Les témoignages sont concordants pour dire l'humilité, la simplicité, le professionnalisme de cet être exceptionnel. Pour ce qui est de son incroyable inventivité et la maîtrise de sa basse, son héritage musical parlera pour lui dans les générations.

Nos empathies s’élargissent vers sa mère, sa compagne, sa fille Julia, son fils Chris, sa fratrie, ses cousines, et cousins, sa famille éplorée par une irréparable perte. Puisse le souvenir de son parcours lumineux et de l’amour partagé apaiser la douleur et combler autant que cela puisse être possible cette indicible béance. Puissiez-vous être consolés. Puisse Dieu apaiser votre affliction.

 « Fais gaffe au soleil » disais-tu sans cesse dans un bel éclat de rires. Depuis hier matin, le soleil s’est obscurci et il semble dispenser des rayons qui font frissonner.

Ton éclipse fait mal à ceux qui ont eu le privilège de t’approcher. Te connaître était une grâce. Je suis reconnaissante d’avoir été touchée par ta vie. Merci Papa Noel.

Merci Pap' No d'avoir existé d'une manière si belle manière et d'avoir touché nos vies.

Nous t'admirions,

Nous t'aimions,

Tu nous manques déjà.

Il reste la musique, les souvenirs, mais il manque l'essentiel : Toi.

Repose en paix belle âme.

A bientôt.

C.E.

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